Alexandre Vialatte
Chronique des nuances et des trillions (extrait)
La Montagne de Clermont-Ferrand du mardi 2 avril 1963


Je commencerai par sauver la vie à un grand nombre de personnes. En signalant une erreur dangereuse qui peut avoir des conséquences tragiques si elle s'exerce dans le domaine de la médecine et de la pharmacie, voire de la construction, surtout astronautique, et même en plusieurs autres cas. L'erreur de calcul peut en effet causer mort d'homme, et c'est pourquoi on demande aux ingénieurs de sortir d'écoles considérables dont on habille les élèves de bicornes et d'uniformes à boutons d'or. Les équations d'où naissent les navires de l'espace, la tour Eiffel et les ponts suspendus réclament une précision extrême. Il faut de 1 600 à 1 800 épures pour construire une locomotive, et encore, on ne la met sur rails qu'après lui avoir fait marquer le pas, l'obligeant à rouler sur place sur des cylindres de carton aggloméré ou de quelque autre matière extrêmement résistante, en présence des autorités les plus hautes de la Compagnie, des ingénieurs les plus forts en calcul et parfois même du président de la République, si on veut conquérir le marché japonais. On fait marcher le sifflet et beugler la sirène, la vapeur s'échappe en hurlant, le sol trépide, l'électricité parcourt le corps entier du monstre à une vitesse épouvantable, des cadrans brillent, des aiguilles s'allument, des chiffres luisent dans les ténèbres, le vent décoiffe le mécanicien, la suie se répand sur le visage des officiels, le fracas fait trembler les vitres, le chauffeur tourne des robinets. C'est un spectacle de cauchemar. L'air sent le mazout, l'ozone, la friture, le cambouis. On met de l'huile avec des burettes. On essuie les manettes avec un chiffon gras. Malheur à l'ingénieur qui s'est trompé de virgule si la locomotive éclate, arrachant le bras d'un fonctionnaire, brûlant la barbe d'un homme illustre par la science, coupant la tête pensive d'un administrateur. On le chasse de la Compagnie avec une faible indemnité ; il ne peut plus qu'aller construire des chemins de fer à voie étroite sur les sommets glacés de la cordillère des Andes ; le vin y gèle dans son bidon et l'alcool dans son thermomètre ; son eau bout à 60° ; il ne peut plus faire d'œuf à la coque : sa veuve mène une vie étriquée dans le triste faubourg d'une cité brésilienne envahie par la forêt vierge, mangée de moustiques et visitée par des serpents dont certaines espèces sont dangereuses, entre un urubu famélique et plusieurs sortes de pièges à rats.

On voit par là avec quelle cruauté la majesté des mathématiques se venge de l'erreur de calcul.

Mais ce n'est rien. Qu'on songe aux savants coiffés d'une petite calotte blanche qui comptent dans les laboratoires les vitamines, les calories et les microbes, bref tous les progrès de l'industrie ! Penchés sur d'immenses microscopes, ils écrivent le chiffre qu'ils trouvent dans de petits carnets à tranche rouge reliés en moleskine légèrement granitée qui ne quittent jamais la grande poche kangourou de leur tablier de laboratoire. Des tubes de Crookes, des machines de Gramme, des fours Siemens, des appareils électrolytiques lancent autour d'eux des flammes violettes et des éclairs bleus... La moindre goutte de sang, le moindre dé à coudre du liquide qu'ils analysent contient des milliards de microbes, de vitamines, de calories, que sais-je ? d'ions, d'atomes, de mésons ! que dis-je ? des trillions ! des quintillions ! La vie des hommes, la santé des chevaux de course et l'engraissement du lapin domestique dépendent du chiffre qu'ils vont trouver. Introduit dans l'heureuse formule d'un médicament bienfaisant ce chiffre, exact, va faire merveille : la vache sera primée au concours agricole ; et la jeune fille qui séchait comme une herbe, parce qu'elle souffrait des pâles couleurs, prendra des joues vermeilles, épousera le fils du maire et vieillira parmi des enfants gras et riches, entourée de considération. Un zéro de trop, en revanche, une erreur de virgule, la jeune fille meurt, la vache végète et l'agriculteur reste seul, parmi les ruines de son domaine ; il boit, il tue, il dépérit, il profère des paroles confuses dont on aurait grand-peine à découvrir le sens. C'est dire toute l'importance des chiffres. Or, la plupart du temps, ces chiffres sont allemands dans le domaine médico-chimique. On sait combien les chimistes allemands sont réputés pour leurs additions justes, leurs transistors, leurs appareils photographiques et même leurs microscopes d'Iéna. Il importe donc tout d'abord, si l'on a charge de vies humaines, de bien traduire les chiffres allemands.

C'est pourquoi je suis scandalisé d'avoir trouvé dans un dictionnaire (allemand-français) une incroyable traduction du mot (et du nombre) trillion, et je crois rendre un immense service en signalant cette périlleuse erreur. Le mot trillion, en effet, le mot allemand trillion y est traduit par trillion ! Erreur considérable. Qui ne souffrirait d'une si atroce bévue ! Le mot allemand trillion doit se traduire en français par «un million de trillions». Tous les bons dictionnaires donnent heureusement cette traduction. Car les Allemands, à partir du milliard (que nous appelons aussi billion), cessent de compter comme nous. Ils appellent billion le millier de milliards, auquel nous donnons le nom de trillion, et trillion le million de leurs billions, autrement dit un million de nos trillions. Je laisse à penser les surprises que pouvait réserver à la banque, au moment de l'inflation allemande, à l'époque où un franc valait un trillion de marks, c'est-à-dire était représenté par un billet allemand étiqueté «un Billion», le change de l'argent pour un poilu d'occupation qui n'avait pas appris ces choses. On lui donnait cinquante mille francs pour cinquante millions ; ce qui, répété fréquemment, finissait par ruiner son homme, surtout dans le métier militaire et à l'époque dont nous parlons.

L'erreur, dans le dictionnaire, est d'autant plus perfide qu'elle peut donner à croire au traducteur novice qu'elle affecte chacun des mots et qu'il faut corriger partout. Ce n'est pas vrai. Le mot vache, par exemple, ne demande pas à être traduit «un million de vaches». On ne doit pas dire : «Un pauvre laboureur qui n'avait pour tout bien qu'un million de vaches dans son étable.» Ce sont des nuances qui se sentent d'elles-mêmes. Encore faut-il un certain don.